Le Coran et les hadiths



Deux sources d’inspiration de la philosophie islamique

Seyyed Hossein Nasr
Traduit par

Babak Ershadi

 

Si nous évaluons la philosophie islamique à l’aune des critères de la tradition du rationalisme occidental, nous ne verrons en la philosophie islamique qu’une version arabisée de la philosophie grecque de l’école d’Alexandrie. De ce point de vue, la philosophie islamique aurait servi de relais pour la transmission des éléments spécifiques et significatifs de l’héritage de l’Antiquité à la civilisation occidentale du Moyen-âge. Mais si nous examinons la philosophie islamique par les critères qui sont les siens, c’est-à-dire à la lumière des traditions philosophique de l’islam, nous admettrons que la philosophie islamique est toujours vivante à l’époque contemporaine, et qu’elle poursuit son évolution depuis sa naissance il y a plus de douze siècles. Par ailleurs, une telle recherche nous apprendra que la philosophie islamique puise ses sources profondes dans le Coran et les hadiths, et dans l’ensemble des connaissances islamiques.

La philosophie islamique est donc essentiellement islamique, non seulement à cause de son évolution sur la terre de l’islam et par les penseurs musulmans, mais aussi en raison du fait qu’elle s’appuie sur les principes de la religion musulmane et des sources de la Révélation, et qu’elle s’en inspire pour le choix de la plupart de ses thèmes majeurs.

L’environnement musulman et son impact sur l’évolution de la philosophie

Tous les grands penseurs musulmans, d’Al-Kindi à Allâmeh Tabâtabâ’i, vécurent dans un environnement musulman dominé par les enseignements du Coran et de la sunna (tradition qui rapporte les paroles et les actions du prophète Mohammad). Ils vivaient dans des sociétés où la charia (loi religieuse) régissait la vie individuelle et sociale des musulmans. Dès l’âge de la puberté, ils se tournaient chaque jour vers la Kaaba pour faire leurs prières quotidiennes. Les philosophes musulmans les plus célèbres comme Avicenne ou Averroès exprimaient d’ailleurs un intérêt conscient pour l’islam. En effet, ils se défendaient vigoureusement contre les critiques ou les attaques qui visaient leur foi. Avicenne se rendait souvent à la mosquée pour y prier chaque fois qu’il rencontrait un problème dans ses études scientifiques ou philosophiques. Averroès était le grand juge de Cordoue. Il a donc été une référence dans le domaine de la charia et de la jurisprudence islamique, bien que plus tard les penseurs européens l’aient considéré comme un pionnier de la révolte de la raison contre la foi. La présence réelle du Coran et de la parole révélée par Dieu à Son messager dans la pensée musulmane est donc à l’origine d’une évolution toute particulière de la philosophie islamique qui peut être qualifiée à juste titre de « philosophie prophétique ».

Efforts pour coordonner la raison et la révélation

Selon l’islam, la vérité contenue par le Coran est la parole divine révélée d’une manière compréhensible pour l’homme. Le livre sacré des musulmans fut également le sujet d’études des penseurs qui fondèrent des écoles philosophiques au sein du monde musulman. Autrement dit, aux yeux des philosophes musulmans, le Coran ne fut pas seulement la source de la loi, mais aussi une source d’inspiration pour accéder à la connaissance de la vraie nature de l’être. En effet, pour les penseurs qui s’efforçaient de connaître les vérités du monde, la connaissance prophétique liée à la source de la révélation restait la source la plus importante de la connaissance. Comment les mécanismes conventionnels de la connaissance humaine se sont-ils si extraordinairement rattachés à la connaissance révélée ? Comment la raison humaine s’est-elle liée à la lumière de la révélation ? Pour répondre à ces questions, il suffirait peut-être de jeter un regard sur les ouvrages des philosophes musulmans qui ont accepté unanimement que la révélation soit la source de la connaissance. C’est la raison pour laquelle l’exégèse et le commentaire du texte sacré sont restés jusqu’à nos jours les principaux axes de la pensée philosophique de l’islam – sans qu’elle perde néanmoins sa dimension rationnelle et spéculative et se confonde avec la simple théologie.

La vérité de la révélation en islam et ses impacts ont influé profondément sur la pensée philosophique des philosophes musulmans. Par conséquent, pour les philosophes musulmans, l’intelligence spéculative n’est pas celle d’Aristote, bien que le lexique de la philosophie aristotélicienne ait été traduit et utilisé couramment en arabe. En réalité, le recours à l’intelligence spéculative est la caractéristique commune de toutes les activités philosophiques, cependant, les penseurs des premiers siècles de la civilisation musulmane surent très tôt donner à la philosophie grecque une autre dimension en l’enrichissant de l’héritage islamique. Ce processus ne peut être compris qu’à travers une analyse très minutieuse des termes et des expressions techniques utilisés par les philosophes musulmans.



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