L’utilisation abusive de la question de la prédestination et du décret par les Omeyyades et les Abbassides



L’histoire nous enseigne que la question de la prédestination et du décret divin a été continuellement un prétexte solide pour le pouvoir politique de l’époque omeyyade. Les Omeyyades (1) prenaient sérieusement la défense de la doctrine de la contrainte (jabr (2) ), selon laquelle les actes des hommes sont déterminés par Dieu et échappent totalement à la volonté des hommes. Ils considéraient que s’opposer à cette doctrine revenait à s’opposer à la religion et par conséquent, ils n’hésitaient pas à condamner leurs adversaires à la mort dans des conditions atroces ou à l’emprisonnement. Cette attitude omeyyade était justifiée en réalité par des motifs politiques. Ils pouvaient ainsi attribuer à la volonté divine la responsabilité de tout le mal qu’ils commettaient et ils espéraient par là contrecarrer les menées subversives et les critiques venues de leurs opposants, en particulier les adeptes du chiisme. Leurs excès finirent seulement par faire reconnaître la vérité que : « (Les doctrines) de la contrainte et de l’anthropomorphisme sont omeyyades, alors que (les doctrines) de la justice divine et du monothéisme sont alaouites (3)  ».

À l’époque omeyyade, les premiers à avoir soulevé la question de la liberté humaine furent deux  hommes,  Ma‘bad Juhanî (4) , d’origine irakienne et Gheylân Dimashqî (5) , originaire de Syrie. Les deux prônaient la doctrine du libre arbitre. Ces deux hommes étaient connus pour leur droiture, leur sincérité et leur foi. Ma‘bad se souleva aux côtés d’un insurgé révolté par les transgressions omeyyades et qui se nommait Ibn Ash‘ath (6) , et il fut tué par Hajjâj Ibn Yûsuf (7) , exécuteur des basses œuvres des Omeyyades.

Quand l’enseignement de Gheylân parvint à la connaissance du roi omeyyade 'Abd al-Malik ibn Marwân (8) , ce dernier ordonna aussi sa mise à mort. Ses bras et pieds furent tranchés et son corps mis au gibet.

Dans son Histoire de la théologie musulmane (9) , Sheblî Nu’mânî (10) écrit : « Même s’il y avait toutes les raisons pour que surgissent des divergences dans la doctrine inhérentes à la question même de la liberté, il n’empêche que ces divergences furent initiées par des préoccupations politiques et les intérêts du royaume. Comme l’activité sanguinaire prospérait à l’époque omeyyade, l’idée d’insurrection sommeillait forcément dans les cœurs et chaque fois que la moindre plainte était formulée, les partisans du régime la rapportaient à la volonté divine, et le plaignant était réduit au silence par la mort, car toute chose étant voulue par Dieu, il ne convenait pas de s’en plaindre. Nous croyons dans le déterminisme de Dieu, que ce soit en bien ou en mal. »

A l’époque de Hajjâj ibn Yûsuf, Ma‘bad Juhanî demanda à son maître Hasan Basrî (11) ce qu’il pensait de l’interprétation de la doctrine de la prédestination par les Omeyyades et en quelle mesure ils avaient raison. Hasan Basrî lui répondit : « Ce sont des ennemis de Dieu. Ce sont des menteurs ».

En dépit du fait que leur politique était différente et opposée à celle des Omeyyades, et bien que certains de leurs dirigeants, en particulier les califes al-Ma’mûn (12) et al-Mo’tasim (13) aient apporté leur soutien appuyé aux Mu'tazilites (14) dont l’une de leurs doctrines marquantes était la proclamation du libre arbitre des hommes, les 'Abbassides (15) finirent soudainement par changer de cap. A partir du règne de Mutawakkil (16) , ils tournèrent définitivement la page et prirent fait et cause pour les ash'arites, dont la doctrine maîtresse était celle du jabr, c’est-à-dire celle qui attribuait tous les actes à Dieu et faisait de l’homme un simple automate chargé de jouer un rôle, sans aucun pouvoir de décision sur lui-même - situation qui laissait l’impression que la vie était jouée et perdue d’avance.

Les 'Abbassides finiront par proclamer l’ash'arisme (17) comme la doctrine officielle de l’Etat et du monde musulman sur lequel ils régnaient d’une main de fer.

Sans doute, la diffusion et l’expansion de la doctrine ash'arite parmi les peuples musulmans ont laissé beaucoup de traces. Les autres sectes, comme celles du chiisme, n’étaient pas à l’abri de cette influence de l’ash'arisme forcé, même si officiellement elles n’étaient pas en accord avec lui. Pour cette raison, bien que l’école chiite fut opposée à l’école ash'arite - et bien évidemment le chiisme n’était pas non plus à cent pour cent en harmonie avec l’école mu'tazilite -, on ne trouve pas dans la littérature chiite de langue arabe et persane, autant de développement du thème de la liberté et du libre arbitre des hommes, que celui qu’a connu le thème de la destinée. Et cela, bien que selon les déclarations des guides du chiisme, à savoir les Imâms de la Famille du Prophète (as), il n’existe pas de contradiction entre la doctrine de la prédestination et celle du libre arbitre. Le fait est que l’emploi même des termes de destinée et de prédestination faisait naître des sentiments de panique et d’effroi. Telle est la raison pour laquelle en conséquence de la suprématie de la doctrine ash'arite dans le monde musulman, toute la littérature islamique fut sous influence de l’ash'arisme, et tous les termes de prédestination, de destinée et leurs synonymes comme la contrainte (al-jabr) et l’absence de liberté exercèrent un pouvoir irrationnel et une puissance invisible sur les hommes, leurs actes et leurs pensées.

Le point de vue des Européens à ce sujet et la réponse de Seyyed Jamâl al-Dîn Asad-Abâdî Afghânî (18)

Cet épisode de l’histoire de la civilisation musulmane a été interprété par les Européens comme la cause principale de la décadence des musulmans : leur croyance dans la fatalité qu’ils interprétaient comme une soumission passive aux coups du sort. Les Occidentaux ont fini par penser que cette interprétation de la doctrine de la prédestination était celle que prônaient tous les musulmans, au lieu d’y voir un moment de l’histoire politique de l’islam. En effet, quand un penseur exprime ou propose une idée, une théorie, une hypothèse, une explication sur un sujet donné, il arrive que les hommes politiques s’en saisissent à des fins qui ne sont nullement celles voulues initialement par leur auteur.



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