Shams ed-Din Mohammad Tabrizi



Le rêveur muet*

 

Saeed Hajisadeghian

« Comment pourrais-je, alors qu’aucune parcelle de mon être n’est lucide, décrire cet Ami qui n’a point de pareil ? »

(Masnavi, Vol.1, vers 130)

Le soleil s’approcha de la lune, la terre tomba enceinte, l’amour vint au monde… Shams ed-Din Mohammad Tabrizi est l’un des plus grands mystiques persans, celui qui a été à l’origine de l’œuvre et de l’univers poétique et mystique de Mowlavi. A l’époque de la rencontre entre Shams - qui signifie « soleil » en arabe - et Mowlavi, ce dernier était déjà un quadragénaire savant et réputé pour son savoir théologique. Cependant, sa vie fut pour toujours bouleversée après sa rencontre après le "Soleil" que Shams fut pour lui.

Malheureusement, peu d’informations biographiques et bibliographiques sont disponibles sur Shams. L’essentiel de ces informations se limite souvent aux conjectures faites sur la base des données historiques extraites des ouvrages biographiques, littéraires ou mystiques de son époque ou postérieures à lui, la source principale étant son ouvrage, les Maghâlât, ensemble d’articles et d’enseignements réunis finalement en un seul ouvrage il y a une cinquantaine d’années.

L’enfance, la famille, la ville natale

Son nom est Mohammad, fils de ’Ali. « Mowlavi pourtant ne prononce jamais son nom. » [1] Il se contente de l’appeler Shams-e Tabrizi ou Sham ed-Din Tabrizi, son surnom. Il est probable qu’il naquit autour des années 1180. Tabriz, sa ville natale, était alors déjà « le sanctuaire des mystiques ». Et pourtant, c’est Mowlavi qui, chantant avec un enthousiasme peu commun la gloire de cette ville, lui donne sa vraie place dans l’univers du soufisme iranien. « On peut oser dire que l’enthousiasme de Mowlavi lorsqu’il parle de Tabriz est exceptionnel et étonnant. Peu d’œuvres poétiques distillent un tel enthousiasme à citer le nom d’un pays, d’un lieu ou d’une contrée. » [2] La famille de Shams est une famille ordinaire – contrairement à celle de Mowlânâ. Shams lui-même présente ainsi son père : « [Il] était un homme bon et tendre. Deux mots de toi faisaient monter les larmes à ses yeux ; cependant, il n’était pas amoureux. [3]

Dès son enfance, Shams commence à manifester un comportement étrange, qui va creuser un véritable fossé entre lui et sa famille. Il ne participe pas aux jeux des autres enfants. Le père est inquiet de cette particularité, le fils est soucieux de cette inquiétude : « J’étais étranger dans ma ville, mon père était étranger à moi, mon cœur l’évitait. » [4] Mowlavi aussi se plaint, dans Fih mâ Fih, du même sentiment d’éloignement et d’étrangeté qu’il éprouvait lui-même par rapport à son entourage : « Rien n’était, dans notre pays, plus honteux que la poésie. » [5] Shams ne tolère pas cette dissemblance. Il se considère comme un canard dont l’œuf a été donné par mégarde à un autre oiseau. Et maintenant, le fils veut rejoindre l’élément liquide, l’eau, comme l’oiseau marin qu’il est, et le père doit accepter cette vérité, même si elle lui est douloureuse. Shams s’adresse ainsi à son père : « Ô père ! Je vois la mer qui vient de devenir mon véhicule, et c’est mon pays et c’est ma présence. Si tu es de moi, ou que je t’appartiens, entre dans la mer, sinon, va rejoindre les poules. » [6] Shams, initié à la dissemblance, commence alors le voyage ; un voyage intérieur d’abord. Il est toujours jeune. Il cherche quelqu’un pour apprendre ce qu’il doit. Aurait-il trouvé son alter égo en Mowlavi ?



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