Réflexion sur la notion de miracle et de prodige en islam à travers l’exemple de Karbalâ’i Kâzem, "signe" vivant de la foi



"Lumière sur lumière. Dieu guide vers sa lumière qui Il veut".
Sourate "Al-Nour" ("La lumière"), verset 35.

"Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes,
Jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que cela est la Vérité.
Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute-chose ?"
Sourate "Fussilat" (" Les versets détaillés"), verset 53.

Il y a une centaine d’années, dans un petit village du centre de l’Iran, un soir, un jeune paysan pauvre et analphabète ne rentre pas chez lui. Il ne réapparaît que le lendemain, après une mystérieuse rencontre dans le jardin d’un sanctuaire proche du village à la suite de laquelle il s’est évanoui. A son réveil, il se rend compte qu’il connait désormais le Coran par cœur dans ses moindres détails. Cet événement fera grand bruit à l’époque, dans un Iran où les idées communistes sont alors en pleine expansion. Il viendra bouleverser certaines idées établies et donner un souffle nouveau au message de la foi révélé quelques centaines d’années plus tôt à un homme illettré lorsque, au fond de la grotte de Hira, l’Angle Gabriel lui souffla : Lis ! (Iqrâ !). Cet exemple sera également l’occasion de réfléchir sur la notion de miracle en islam, qui doit être distinguée de celle de prodige et qui comporte une dimension éminemment plus haute que le simple miracle sensible en ce qu’il invite l’homme à laisser progressivement éclore en lui un horizon illimité de signes affermissant sa foi.

Récit d’un miracle [1]

Ce jours-là, Karbalâ’i Kâzem avait attendu depuis l’aube que le vent se lève pour battre le blé et que d’un souffle, il sépare les grains de la paille. En vain. Le crépuscule commençait à pointer à l’horizon. Karbalâ’i Kâzem, immobile devant un tas d’épis fraîchement cueillis, pensait aux pauvres du village à qui il aimait particulièrement donner une part de sa récolte chaque année, et qui allaient encore devoir supporter la faim ce soir. Il se résolut finalement à prendre le chemin du retour. Dans la semi-pénombre, une voix vint soudain briser le silence : "Karbalâ’i Kâzem ! Tu ne nous as rien donné cette année, nous aurais-tu oubliés ?" La pensée que ce père de famille croisé au hasard du chemin allait encore rentrer les mains vides fit naître en lui une tristesse indescriptible. Il retourna sur ses pas malgré lui, afin de réunir tant bien que mal quelques grains. Chargé d’un petit ballot de blé et du fourrage pour ses chèvres, il reprit le chemin du retour. A mi-chemin, il décida de s’arrêter quelques instants pour se reposer dans un jardin abritant plusieurs Imâmzâdeh. [2] Au temps du calife Ma’moun, 72 descendants des Imâms chiites avaient décidé d’aller rendre visite à l’Imâm Rezâ, alors exilé à Mashhad. [3] Ils furent tués en chemin par les émissaires de la cour abbaside, avant d’être enterrés dans ce lieu désormais appelé Imâmzâdeh Sâleh et Shâhzâdeh Hossein [4], ou plus communément "les 72 corps" (haftâd-o-do tan).

Après une courte visite dans le sanctuaire, Karbalâ’i Kâzem s’assit quelques instants sur un banc à l’extérieur. En regardant à l’horizon, il aperçut soudain deux jeunes hommes qui semblaient marcher dans sa direction. Ils étaient vêtus de blanc et avaient un visage rayonnant. [5] Karbalâ’i Kâzem fut particulièrement frappé par la grande beauté de l’un d’eux. Lorsqu’ils arrivèrent à sa hauteur, l’un des hommes l’interpella par son nom : "Karbalâ’i Kâzem ! Viens réciter une fâteheh [6] avec nous dans le sanctuaire !" Il leur répondit poliment qu’il avait déjà effectué sa visite, et qu’il devait rentrer au village nourrir ses chèvres. Mais l’homme l’invita de nouveau : "Pose ton fourrage ici, et viens avec nous réciter une fâteheh". Karbalâ’i Kâzem finit par accepter. Malgré leur apparence étrangère, ils semblaient connaître parfaitement les lieux. Une fois entrés dans l’Imâmzâdeh Shâhzâdeh Hossein, ils commencèrent à psalmodier quelques versets du Coran. Karbalâ’i Kâzem les écoutait en silence. Les deux hommes continuèrent leur récitation : "Dis : Il est Dieu, Unique…". [7] Ils se dirigèrent ensuite vers le sanctuaire de l’Imâmzâdeh Sâleh, où ils reprirent leur récitation. L’un des hommes se tourna soudain vers lui : "Karbalâ’i Kâzem ! Pourquoi ne lis-tu pas avec nous ?" et ce dernier de répondre d’une petite voix : "Monsieur, je n’ai pas été à l’école, je ne sais pas lire…" Il lui dit alors : "Regarde cette inscription, tu peux lire". Karbalâ’i Kâzem découvrit une inscription en lettres blanches et lumineuses qu’il n’avait jamais vue auparavant. Hébété, il répéta d’un souffle : "Je vous le dis, je ne peux pas…" L’homme le serra alors vigoureusement contre lui : "Lis maintenant !" Et soudain, dans une confusion indescriptible, les arabesques lumineuses trouvèrent un sens… La voix claire de Karbalâ’i Kâzem s’éleva : "Inna rabbakum Allah… Votre Seigneur, c’est Dieu qui a créé les cieux et la terre en six jours, puis S’est établi sur le Trône. Toute gloire à Dieu, Seigneur de l’Univers ! La miséricorde de Dieu est proche des bienfaisants..." [8] L’homme souffla ensuite sur son visage et pressa le Coran contre son cœur. Lorsque Karbalâ’i Kâzem releva la tête pour l’interroger, les deux hommes avaient disparu, ainsi que l’inscription lumineuse. Saisi d’un effroi indescriptible, Karbalâ’i Kâzem perdit connaissance. Il ne revint à lui qu’à l’aube, le corps tout endolori et se demandant ce qu’il faisait là. Il se releva et rentra rapidement au village. Sur le chemin, des mots arabes dont il ignorait jusqu’à la veille l’existence même lui vinrent à l’esprit… bientôt suivi du souvenir de l’événement de la veille qui fit renaître en lui une peur intense. Après avoir nourri ses chèvres et porté le petit ballot de blé chez l’homme qu’il avait croisé la veille, il se rendit chez Hâjj Shaykh Sâber ’Arâqi, l’imam du village, et lui raconta ce qui lui était arrivé la veille. D’abord dubitatif, il finit par amener le Coran et à lire le début d’une sourate. Et Kâzem Karbalâ’i de réciter la suite, avec une prononciation et une maîtrise parfaite. Il récita ensuite une à une les sourates du Coran d’une voix claire, sans aucune hésitation. La nouvelle ne tarda pas à se répandre dans le village. Les gens commencèrent à affluer afin de voir le "prodige" et à lui arracher fébrilement ses vêtements en guise de "tabarrok". [9] L’imâm le ramena chez lui avec difficulté et lui conseilla de quitter le village à la nuit tombée afin de fuir l’hystérie des habitants. Karbalâ’i Kâzem se réfugia dans le village de Seyyed Shahâb, où son secret ne sera découvert que quelques décennies plus tard.

Un "juste"

Mohammad Kâzem Karimi Sârouqi dit "Karbalâ’i Kâzem" est né en 1883 dans le petit village de Sârouq, situé à proximité de la ville d’Arak, à 3 heures de Téhéran. Durant sa jeunesse [10], lors du mois de Ramadan, un religieux envoyé à Sârouq pour y effectuer un prêche quotidien évoque un jour l’importance de l’aumône légale (zakât) et du cinquième (khoms), en insistant sur le fait que si un musulman ne donne pas chaque année le cinquième de son revenu, ses biens seront illégitimes (harâm) et ses actes d’adoration ne seront pas acceptés par Dieu. Profondément marqué par les paroles du religieux, Karbalâ’i Kâzem décide de se rendre chez son père [11] pour lui demander s’il s’acquitte bien du khoms. Face à la colère de ce dernier lui demandant de ne pas se mêler de ce qui ne le regarde pas, Karbala’i Kâzem décide alors de quitter la maison familiale et de s’établir hors du village ; gagnant péniblement sa vie en ramassant du bois sec.

Quelques années plus tard, regrettant ses paroles, son père lui demande de revenir et lui donne une parcelle de terre ainsi que trois sacs de semence de blé afin de lui permettre de vivre de façon indépendante. Avant même de semer, Karbalâ’i Kâzem décide de donner la moitié de ses sacs à titre d’aumône aux pauvres du village. Après quelques mois et au cours des années suivantes, il choisi de donner la moitié du fruit de son travail aux plus nécessiteux – bien davantage que l’aumône légale -, tandis que l’abondance de ses récoltes ne tarit pas et que sa générosité commencent à être connue dans le village.

Le début de la renommée

Après son installation dans le village de Seyyed Shahâb [12], il se consacrera à ses travaux agricoles, sans rien révéler de son secret. Ce n’est que lorsqu’il atteint une cinquantaine d’années qu’il sera finalement dévoilé, grâce à un Ayatollah qui se promenait dans les champs en récitant le Coran. [13] Karbalâ’i Kâzem lui fit alors remarquer qu’il avait mal lu un verset. Le religieux, qui connaissait parfaitement le Coran, fut stupéfait de voir ce vieux paysan lui adresser une telle remarque. Devant l’insistance de ce dernier, il vérifia et se rendit compte de son erreur. A la suite de cet événement, l’histoire de Karbalâ’i Kâzem va se répandre dans les milieux religieux iraniens de l’époque. Commencent alors de nombreux voyages à Qom, Mashhad, Téhéran et dans des dizaines de villes iraniennes ainsi qu’en Irak et même chez l’Emir du Koweït. [14] Il s’entretient également avec la majorité des grandes autorités religieuses chiites de l’époque, dont l’Ayatollah Boroudjerdi, l’Ayatollah Mohseni Malâyeri, l’Ayatollah Khaz’ali ou l’Ayatollah Makârem Shirâzi, qui reconnaîtront unanimement le miracle. L’une des personnes qui fut sans doute le plus influencée par cet événement fut Seyyed Navvâb Safavi, qui organisa plusieurs conférences de presse afin d’assurer une diffusion maximale du miracle dans les journaux de l’époque. La même scène se répétait alors inlassablement : une foule de journalistes plus que dubitatifs arrivaient sur place, et comprenaient rapidement, après quelques questions et avoir observé l’infinie simplicité de Karbalâ’i Kâzem, qu’il ne s’agissait pas d’un événement banal.

Durant plusieurs années, il répond avec une patience sans limite aux questions des étudiants et des journalistes, qui citent des dizaines de versets en lui demandant à quelle sourate ils appartiennent. Karbalâ’i Kâzem répond toujours avec exactitude en ajoutant parfois : "Et le verset d’après est le suivant, et celui qui le précède est celui-ci…" On lui pose toutes les questions possibles et imaginables : le nombre de "n" dans telle sourate, le nombre d’occurrence du mot "Dieu" dans une autre… L’ayatollah Hâjj Seyyed Mohammad Naqi Khânsari essaie un jour de le mettre à l’épreuve d’une autre manière, en lui demandant de lire le Coran à l’envers. Il commença à réciter la sourate "Al-Baqara" ("La vache"), la plus longue du Coran, du dernier au premier verset sans la moindre erreur. [15]



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